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Et pourtant, ces matins en juillet

 
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Nico37
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Localisation: Tours

MessagePosté le: Mar Juil 27, 2010 7:53 pm    Sujet du message: Et pourtant, ces matins en juillet Répondre en citant

Et pourtant, ces matins en juillet étaient tissés de délices.

Il ne venait plus que trois ou quatre élèves par année. Nous les
laissions dans la cour, forts de la tolérance administrative; et tirant nos chaises de nos classes, nous nous asseyions, M. Fernand et moi, devant eux, de huit heures à midi, pour causer ou lire.

La lumière et les arbres régnaient.

Le soleil gravissait le toit des bâtiments dont il raccourcissait
l'ombre. Un halo violet environnait sa splendeur et l'annonçait peu à peu au reste du ciel. Mais long temps, l'horizon restait d'un bleu de myosotis, tout pâle, tout clair, épuré par une irradiation fraîche innombrablement vibrante. Parfois, un nuage apparaissait penché sur les tuiles de l'atelier, souple et pâle ainsi qu'une indécise forme d'ange: mais l'azur s'élançait entre ses fibres disjointes, il se dissolvait tout sans laisser la plus faible trace ailleurs qu'en nos mémoires enchantées. Les tilleuls, les acacias, les érables, l'orme se tenaient debout magnifiquement sous la voûte étincelante. Jamais je n'avais à ce point d'ivresse senti leur vie divine, leur beauté aussi noble que la beauté humaine. Ils affermissaient leur tronc ridé sur dix pieds de terre, ils étendaient leur ramure en éventail ou en palme, comme un mystérieux piège à capter les forces de l'air. Les feuilles, d'un vert blond et tranquille, battaient aux souffles qui les caressaient : l'une se penchait à droite, l'autre se penchait à gauche, le ciel inaltéré luisait plus bleu entre elles... Ainsi dans les foules, parfois, les épaules et les têtes s'écartent pour nous montrer au loin, pur et inattingible, un visage ardent que nous ne reverrons plus.

Des images se présentaient à moi, qui rapprochaient de mon coeur cette beauté inexprimable. L'érable était un géant à mille bras, qui fermait chacun de ses poings sur un morceau conquis de l'azur. Le tilleul chantait comme un charmeur heureux, entouré d'un tourbillon d'oiseaux émeraudés qui ne s'en iraient pas avant l'automne. Et tous se baignaient nus dans l'eau mauve de leur ombre.

- Je voudrais bien renaître arbre, dis-je.

- Evidemment, vous deviez croire à la métempsycose, constata M. Fernand avec une raillerie camarade.
Nous nous taisions. Les enfants jouaient. Quelques-uns bousculaient un maté riel de croquet: les arceaux chancelaient dans la terre friable, les coups précis des maillets et les cris embellissaient le silence. D'autres lisaient couchés. Il y en avait un qui, dans l'angle du mur, s'était installé au sommet d'un tas de pavés aban donné là et surveillait la campagne. L'air léger nous enivrait.

- Qu'en pensez-vous? demanda M. Fernand tout à coup, est-ce assez
absurde? Les vacances devraient commencer au quatorze Juillet: nous serions mieux chez nous et les gosses aussi.

- Moi, repartis-je, je trouve que c'est ici leur meilleur mois d'école.

Il haussa les épaules et dit en détachant les mots d'un ton scientifique:

- Ça, c'est un paradoxe; -à moins que vous n'ayez envie de déshonorer une fois de plus l'enseignement primaire supérieur?

Comme je ne me défendais pas, il insista. Il se figurait en images
sociales les choses et les hommes; il déploya ironiquement l'avenir:

- On vous verra ministre vers l'an 1930 ; vous réformerez à votre tour
l'Université de France, et vous changerez votre fusil d'épaule tout comme un autre!

- Moi, ministre! dis-je.

Le ciel étincelait tant que les étoiles semblaient de partout vouloir
pénétrer le jour.

La trop grande beauté de l'été me rendait toutes mes idées indifférentes.

- Je vous donnerais des conseils, continuait mon collègue avec la même excita tion sarcastique. Je serais votre Éminence grise: le père Fernand succéderait au père Joseph dans les chronologies.

« Les programmes d'abord: on en jetterait la moitié dans la boîte à
ordures. Plus d'allemand, vous me l'avez dit cinquante fois.

Son entrain m'éveillait.

- Ils ne savent même pas le français, approuvai-je.

- Plus de morale, c'est une foutaise; plus de lecture, plus de rédaction, plus d'histoire littéraire...

Il souffla, je me remis à rire.

- Vous allez bien! De l'histoire littéraire, où en avez-vous vu? Trois ou
quatre classiques en réclament pour nous au Conseil Supérieur, mais ils n'en obtien dront pas. En morale, en lecture, en géographie, je me contenterais de réduire les programmes et de changer les méthodes.

- Oui, détailla-t-il, on irait du concret à l'abstrait, on ne les
étoufferait pas sous les phrases. En géométrie, en physique, vous avez lu Laisant, n'est-ce pas, vous avez lu Le Bon? En histoire naturelle, on
herboriserait: le père de Jean nous conduirait, il n'y a pas une broussaille qu'il ne connaisse. Et on ajouterait des uti lités, de l'hygiène, de la législation, du travail manuel; on leur apprendrait à se défendre contre les Bourgeois...

« Mon cher, conclut-il, il faut vous présenter à la députation.»

- Oui, protestai-je, je ne suis ni assez intelligent ni assez bête pour
cela.

- Ce que je vous en dis, d'ailleurs, ajouta-t-il précipitamment, c'est
histoire de rigoler. Vous ou un autre! Et les réformes! Moi, je suis d'un
scepticisme outré!

- Moi aussi, murmurai-je.

Répliques cérémonielles: un peu de conscience surnageant. sur notre
logique, le rire de notre impuissance, la peur de nous être laissé duper par nous-mêmes, les imposent. Mais sitôt ces politesses échangées, nos idées nous ressaisissent. Je reprends:

- Et ensuite, savez-vous ce qu'il faudrait faire?

Il s'étonne:

- Eh bien, laisser marcher. Après nous le déluge!

- Non, dis-je, supprimer l'enseignement primaire supérieur.

Il ne réplique rien, attendant. Comme je réfléchis un peu, il se
courrouce:

- Vous n'êtes qu'un Bourgeois !

Je compte alors mes phrases sur mes doigts:

- L'essentiel est de travailler. Si la société est un atelier, l’école
doit être un laboratoire. Mettons qu'il y ait deux formes de production,
l'une intellectuelle, l'autre manuelle.

« Les lycées, les collèges, les écoles normales sont les laboratoires de la production intellectuelle; ils éduquent les administrateurs, les
professeurs, les savants, les artistes et les rentiers.

M. Fernand se rebiffe ici, mais je brusque:

- Les écoles industrielles, commerciales, primaires, sont les
laboratoires de la production manuelle: ils éduquent les ouvriers et les
ingénieurs.

« Je vous accorde que l'ensemble est mal organisé. Il y a trop de
collèges, les écoles primaires remplissent mal leur rôle, les universités
dirigent de travers. Mais dites-moi ce que font là-dedans les écoles
primaires supérieures?

- Un kyste! exclame-t-il en riant.

- Non, protesté-je avec une certaine exaltation. Leur mission est
médiocre peut -être, mais elles ont une mission.

« Les petits commerçants, les petits fonctionnaires ont besoin d'une
petite cul ture. Les paysans, les ouvriers qui s'embourgeoisent ont besoin d'une, petite technique. Il les trouveront ici unies: l'enseignement primaire supérieur fournit à la petite production les collèges manqués et les écoles industrielles hypocrites qu'il lui faut.

« Y êtes-vous? Si les classes moyennes durent, les écoles primaires
supérieures dureront. Si le Capitalisme et le Prolétariat, en
s'opposant mieux, écrasent les classes moyennes, ils écraseront aussi les écoles primaires supérieures. Et alors les révolu tionnaires seront capables sans doute de constituer des écoles syndicales où se réuniront les deux techniques de la grande production.

- C'est votre idée? demanda M. Fernand après un silence.

Le sang froid me revenait, et l'esprit critique; et du reste je me
lassais d'être assis.

- C'est une de mes idées, dis-je.

- Quel Sélénite! cria-t-il. Vous vous rappelez ce que me reprochait mon directeur, dans le temps, à l'Ecole Normale? «Fernand, vous n'êtes pas fiable !» Mais vous, il vous aurait flanqué à la porte au bout de huit
jours. Qu'est-ce que vous pensez, à la fin du compte?

- Ma dernière opinion, répliquai-je en bon style, c'est que je m'en fous.

- Vous ne croyez à rien, alors? déclama-t-il, (et son visage animé
remettait en hâte un masque calme) ; c'est justement comme moi.

- Je ne crois qu'aux individus, dis-je, je méprise toutes les réformes,
je n'estime rien que la vie morale.

Il me regarda avec une indignation sincère. Puis il m'offrit un conseil.

- Faites des sciences, mon cher. Sans quoi, les phrases vous abrutiront.
Qu'est-ce que c'est que ça, la Vie Morale?

Il prononçait des majuscules dédaigneuses. Sa lèvre tremblait un peu. Il me déplut de l'irriter, et je conclus en me levant:

- Prenez-moi pour un niais: je crois que la vie morale est une réalité
plus pro fonde que toutes vos sciences. Mais allons plutôt faire une partie de croquet.

Nous la fîmes. Les enfants nous accueillirent avec une joie criarde. Nous
étions maladroits, ils riaient de nous voir brandir les maillets et manquer toujours les boules. C'est un jeu charmant. Il y avait un arceau royal qui soutenait une petite clochette. Nous le visions et nous n'y atteignions jamais. Les balles de bois rou laient sur les cailloux, leur ombre courte et bleue sautait sur les pavés, rebondis sait sur les colonnes. Antoine, Robert, Valentin, applaudissaient ou se moquaient de nous fraternellement.

Une lumière plus délicate blanchissait au ciel, les trois horizons
papillotaient comme une rivière au bord des murs, les arbres bruissaient, nous imaginions autour de nous une mer de corail chantante... ah, qu'il faisait doux dans notre île!

Fatigués vite, nous rendîmes les armes. M. Fernand s'en alla chercher un livre, je m'assis dans les cailloux au pied de l'érable.

Des souvenirs se dilataient dans mon coeur. Homme je redevenais enfant vague ment. Ces cris tendres réveillaient en moi l'écho de mes cris anciens, assourdis sous vingt ans de silence. Et dans un demi-songe, je retrouvais l'extase où, devant des cailloux semblables et sous le même soleil, naquit la première de mes pensées.



" Non, chers amis, je ne demanderai pas qu'on vous applique à tous mes métho des, ni qu'on vous lâche tous dans mon anarchie. Mes idées devenues lois, je les haïrais: elles m'opprimeraient et je ne pourrais que les renier. Ce qui pour moi est indépendance, pour mon frère qui travaille à deux cent lieues ou qui travail lera dans dix ans, c'est servitude.

Je ne proposerai rien pour vous, je n'exigerai rien pour moi.

Pourtant, j'ai écrit. Je ne m'adresse point aux pouvoirs: ils me
mépriseraient, qui donc écouterait ma voix perdue? et d'ailleurs, ils ne
peuvent rien. Je ne m'adresse pas à mes collègues; que chacun se fasse sa loi. Je m'adresse aux âmes solitaires qui, dans les ombres de l'hiver,
songent à l'amour et à la vie tandis que soupire leur lampe; je m'adresse aux pères et aux mères dont le rêve caresse les enfants qui vont naître ou ceux qui sont nés; je m'adresse à ces petits garçons même qui, sans essayer, sans réussir à l'exprimer, sont cette vérité que je cherche.

Ils rejouent. Les boules s'élancent un quart de seconde avant que
j'entende le claquement du maillet, la cloche tinte, le soleil sourit dans
son halo au-dessus du toit splendide. Divers tambours roulent, dont nous dédaignons l'appel trop connu. Robert essuie son front, Valentin secoue ses cheveux rouges, Maurice et Jean se poursuivent, les deux Marcel assaillent Marceau sur son pinacle de pierres...

- Enfants sincères, me disais-je autrefois, fleurs nouvelles écloses aux vieux jardins du monde, quels parfums inconnus allez-vous m'apporter?

Je comprends ma folie enfin. J'en ai appelé un le Messie. Pensais-je donc qu'ils étaient vers moi des envoyés de Dieu et des Anges ? Oubliais-je qu'ils m'étaient simplement confiés par la grande imploration de l'animal, de la plante, de l'homme? - frémissements pâles au visage sans couleur de la vie.

J'avais jeté en eux mes questions comme des sondes, et je n'avais jamais recueilli que des perles banales. Le même mot d'ordre émouvait leurs lèvres asservies. Leurs parents l'avaient prononcé, ou leurs maîtres, ou les bavards haïssables des livres. Quand je leur reprochais durement leur mensonge, ils se taisaient, ils écoutaient: et un jour vint où ce fut ma voix qu'ils me renvoyèrent répercutée.

- Voilà le secret de la pédagogie, crus-je, mais les pédagogues ne veulent pas qu'on le dise: les enfants n'ont pas d'âme.

Pourtant, certains hommes en ont une. Et ces mômes qui jouent là devant moi, ce n'est plus mes phrases ni les phrases de leurs parents qu'il répètent, il n'y a plus d'interposition entre l'immense vie autour d'eux et en eux leur faible vie: les étincelles qui bondissent de l'une à l'autre enfin sont libres!

Tout à l'heure enveloppés d'imitation et de confiance, refaisant tout ce qu'ils voyaient faire, croyant tout ce qu'ils entendaient dire, les voici qui se dépouillent, qui discutent et qui innovent.

Chères petites larves, hommes au cocon, puissé-je ne pas vous blesser
avant votre naissance!

Mais leur leçon est si obscure! Jamais ils ne se plaignent : serait-il
bon qu'ils mentent? ou bien faut-il que je disparaisse? L'énigme de leurs yeux frais et de leur sourire s'ouvre bien plus profonde.


... L'âme est une plante, disent les poètes: mais moi, qui suis là, je le
sens! pour jeter de la terre dessus, de la terre et encore de la terre, la verrai-je jamais fleurir?

Albert Thierry - L’Homme en proie aux enfants (1909)
Livre deuxième – Entrons dans la danse (Chapitre XVIII)
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Nico37
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MessagePosté le: Jeu Mai 17, 2012 8:59 pm    Sujet du message: Répondre en citant

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